Publié par : mtgeneve | 5 août 2010

Max Frisch et la méditation

Max Frisch a-t-il appris la MT ? Aucune idée.  Mais son personnage Lynn la pratique dans son roman autobiographique Montauk. Dans l’extrait ci-dessous l’écrivain suisse (1911-1991) décrit, vu de l’extérieur, une personne en pleine méditation. C’est bien sûr l’expérience intérieure qui est la plus intéressante, mais le narrateur ne peut la voir ni la toucher.

Montauk, publié en 1975, est le récit hautement autobiographique d’un week-end passé par Max Frisch dans la petite ville du même nom, près de New York, avec Lynn, une jeune femme qui travaille pour son éditeur et l’accompagne dans sa tournée américaine :

«Il s’attendait qu’elle l’appelle du hall. Dehors, soirée d’été. Au lieu de quoi, on sonne à la porte de la chambre et Lynn est là. Une fois dans la chambre seulement, après qu’il a fermé la porte, elle dit : HI ! Elle n’enlève pas sa veste à poils ; ils n’ont pas l’intention de rester dans la chambre, n’est-ce pas ? On ne se donne pas la main. Lynn n’est pas parvenue aujourd’hui à faire sa méditation quotidienne. Vingt minutes avant chaque petit déjeuner, vingt minutes dans son fauteuil de bureau après le travail. Aujourd’hui, le chef l’a appelée ; conférence. Elle n’a besoin maintenant que d’un fauteuil et de ses vingt minutes. Il n’est pas nécessaire qu’il quitte la chambre ; sa présence ne la dérange pas pour autant qu’il ne dise rien. Après avoir posé son sac sur le tapis, un grand sac, une espèce de fourre-tout, elle reste assise sans mot dire, les yeux fermés, les mains à plat, souples, sur son pantalon. Il pourrait pendant ce temps lire le journal, BOOK REVIEW. Mais il s’affaire dans la petite cuisine pour être plus loin ; sans retirer sa veste. Tandis qu’elle est donc assise et respire, les moins souples et inertes, il l’observe à peine. Elle respire. Rien de plus. Elle respire légèrement et ensuite, à ce qui lui semble, de plus en plus lentement, régulièrement. Du reste, il a regardé sa montre ; à cause des vingt minutes. Une fois sa jambe droite change de position, elle semble ne pas le savoir ; elle ne glisse pas, la jambe, comme chez les gens qui dorment assis. Lynn ne dort pas. Durant les premières minutes, qui sont longues, il pense : SHOW. Puis il se tient à la fenêtre, lui tournant le dos, les mains dans les poches de pantalon. Il regarde une fois de plus ce carrefour du onzième étage. […] Lorsque maintenant pour ne pas penser de nouveau la vieille rengaine, il quitte enfin la fenêtre : douze minutes, et l’étrangère est toujours assise dans le fauteuil, la tête droite, les lèvres fermées et minces, les yeux fermés. INCONNUE DE LA SEINE, il essaie de la voir avec ironie. Ce qui ne la dérange pas non plus. Finalement il s’assoit dans l’autre fauteuil pour bourrer une pipe. A vrai dire il n’attend pas. Il est simplement assis là, les coudes sur les genoux, dans la main la pipe oubliée. Sans besoin d’activité. On ne peut pas dire que le silence règne ; le ronronnement insipide de l’air-conditioning, de temps en temps les autobus, une fois la sirène de la police. Il contemple la moquette. Manifestement ils ont ici dans toutes les chambres la même moquette. Cela aussi, il l’a déjà souvent pensé. […]. Maintenant, le téléphone blanc sonne ; il hésite, mais prend l’écouteur pour arrêter la sonnerie. Il ne parle pas plus bas que d’habitude, plus brièvement seulement. Allemand. Un rendez-vous pour demain. Après avoir reposé l’écouteur, il la regarde : son cou pâle, la naissance doucement volontaire de la mâchoire, l’oreille ; elle a peigné ses cheveux en arrière. Ses lèvres entre-temps se sont légèrement entrouvertes. Elle avait l’air fatiguée en arrivant. Une ville épuisante, on le sait. Une fois, sa main passe dans ses cheveux défaits sans que sa tête bouge ; l’effet est étrange : qu’est-ce qui fait partie de sa personne, la main ou la tête ? Et puis cette main repose de nouveau sur le pantalon. Ses cuisses sont minces. Il regarde sa montre. Le temps ne s’arrête pas, seulement c’est devenu un autre temps. Il est assis sans bourrer sa pipe ; il regarde des objets : ma petite machine à écrire, OLIVETTI LETTERA, la lampe jaune, une coupe en plastique, son briquet vert, son sac à côté du fauteuil par terre ; une fois par la fenêtre ouverte : la façade d’en face, BROWNSTONE, les citernes à eau sur les toits, noires sur le ciel jaune. Une soirée claire. Il regarde ses pieds vivants. Auparavant, elle a fait glisser ses chaussures pour être pieds nus ; cela fait manifestement partie de la chose. Ses pieds, ses mains, son front, son oreille. Tout inerte. Elle vit pourtant, elle respire. Un corps vivant. S’il ne tenait qu’à lui, cela pourrait continuer ainsi encore longtemps. Lorsqu’elle ouvre ensuite les yeux et ne paraît pas le moins du monde irritée que quelqu’un soit dans la chambre, enfile seulement sans mot dire les deux chaussures, il regarde (sans que Lynn puisse le remarquer) sa montre : exactement vingt minutes, assez exactement. Où va-t-on manger ? ….. »

Max Frisch, Montauk — Un récit, traduction française Michèle et Jean Tailleur, Gallimard (1978), p. 70 sq.

LS – Merci à Claude Newell-Lesslauer !

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